Saturday, November 29, 2014

 

De deux folies l'une: le texte ancien est meilleur que toutes les traductions

FÉLIX LECOY – LES DEUX POÈMES DE LA FOLIE DE TRISTAN – LIBRAIRIE HONORÉ CHAMPION – 1994       

Ces deux poèmes sont surprenants dans le fait que Tristan, pour voir sa belle, se déguise en fou. Il faut comprendre que le fou dans les cours médiévales était un rôle fort apprécié car il se livrait à toutes sortes de pantomimes, contorsions et surtout il avait le droit de dire toutes les vérités qu’il pouvait inventer ou découvrir. Il faisait rire par tout cela et il était un amuseur public. Tristan se déguisant en fou peut s’approcher du roi Marc et de la reine Iseult sans problème ; On niotera que l’habit fait le moine et le costume le fou. Sa stratégie est de dire devant la reine des choses que seuls lui et elle connaissent de leur passé commun d’amants pour lui faire comprendre qui il est. Ces poèmes sont des reprises de textes antérieurs : en principe ils n’inventent rien. La structure générale des deux est la même ou presque. Première scène en présence du Roi et de la cour. Le Roi se retire pour aller en chasse dans la Folie de Berne et sans raison explicite dans la Folie d’Oxford. Yseut dans les deux cas se retire dans sa chambre avec Brangien qu’elle envoie chercher le fou. Brangien est la première à le reconnaître dans la troisième scène entre elle et Tristan (réduite à presque rien dans la Folie d’O0xford). Puis la quatrième scène est dans la chambre d’Yseut. Tristan continue son conte de vérités anciennes pour faire comprendre à Yseut qui il est, ce qu’elle finit par réaliser.


La folie de Berne est la plus courte et les parties de récit d’événements anciens dans la première scène, puis dans les troisième et quatrième scènes ne sont pas linéairement du début à la fin chronologique, bien que les souvenirs présentés dans la première scène et dans la quatrième scène sont dans chacune de ces scènes chronologiques. Dans la première scène certes il commence avec le philtre puis ensuite l’épisode où il assume le nom de Tantris, puis la découverte dans la forêt par Marc avec l’épée nue entre eux et l’anneau donné par Yseult avant le bannissement. Ces événements sont bien dans l’ordre chronologique mais ils sont fort distants les uns des autres. Dans la quatrième scène par contre l’ordre chronologique est bien plus serré bien que assez décousu : le fait qu’il coupe le poing de Guimarant ; la harpe dans le bateau où blessé il sera transporté jusqu’en Irlande pour être guéri par Yseult ; la reconnaissance de l’épée de Tristan lors de son empoisonnement par la langue du dragon au cours de son second voyage avec l’éclat qui correspond à l’éclat qui a tué le Morholt ; le philtre sur la nef vers la Cornouaille ; le saut de la chapelle, les lépreux, le moine Ogrin ; Gusdent le chien ; et finalement l’anneau révélé. Tous ces épisodes sont bien dans l’ordre chronologique.


La principale caractéristique de cette folie est qu’elle est dynamique et qu’elle vise à bien décrire l’effet psychologique sur Yseult. La première scène insiste sur les malheurs de Tristan pour apitoyer Yseult. La quatrième scène insiste sur la générosité d’Yseult qui ne prend pas vengeance de Tristan alors qu’elle sait qu’il a tué son oncle, le Morhoult, et ensuite la fatalité du philtre et de ce qui s’ensuit, en particulier la fuite devant l’immolation et la vie dans la forêt. Cette folie insiste davantage sur le psychologique de part et d’autre. Il y a presque même un ton intimiste. Ceci étant, Yseult est peu engagée dans ce texte, en ce sens qu’elle ne réagit qu’une fois mais dans le ton nécessaire pour faire accroire qu’elle le prend bien pour un fou : « Fou, maudits soient les marins qui vous amenèrent ici d'outre la mer, quand ils ne vous ont pas jeté dans l'océan! » Ce sont plutôt les gens de la cour qui murmurent que ce fou est un peu trop près de la reine : « Par ma foi, il pourrait vite advenir que notre roi prenne au sérieux ce fou. » Mais le roi par en chasse.

Le fait que cette folie soit plus ramassée lui donne une densité dramatique importante.


Toute autre est la Folie d’Oxford. Elle est nettement plus longue et commence par une longue introduction de réflexions et préparatifs de Tristan. La scène entre Brangien est Tristan est réduite. On ne retrouve guère que les autres trois scènes. La première et la troisième sont nettement plus longues. Dans l’une comme dans l’autre beaucoup plus d’événement sont donnés et dans un strict ordre chronologique y compris du début de la première scène à la fin de la dernière scène. Cette lourdeur d’explications et de détails fait que cette folie semble plutôt artificielle. Yseult n’est pas vraiment subtile et elle exige pas mal de temps pour se laisser convaincre. Peut-être même qu’elle y prend un malin plaisir. Elle se fait en plus très agressive.

« A ces mots, Yseut jette un profond soupir. Le fou la chagrine et l'irrite; elle dit: "Qui t'a fait entrer céans? Non, tu n'es pas Tantris: tu mens." . . . "Eh bien, non! Tantris est beau et noble, et toi tu es gros, affreux et difforme, tu es un imposteur. Va-t-en et ne m'importune plus de tes criailleries: je déteste tes balivernes et tes sornettes." Le roi éclate de rire, car la scène l'amuse fort; Yseut rougit et garde le silence. . . Yseut répond: "Quelles sottises! Vous humiliez les chevaliers, vous qui n'êtes qu'un fieffé sot. Puissiez-vous être mort! Allez-vous en, de par Dieu!" . . .  - Non, ce n'est pas vrai, et vous mentez. Vous avez rêvé toutes ces sornettes. Vous étiez ivre hier soir en vous couchant, et l'ivresse vous a fait divaguer.” . . . A ces paroles, Yseut se drape dans son manteau et se lève, impatiente de s'en aller. Le roi l'arrête et l'invite à se rasseoir. Il la retient par sa cape d'hermine et la ramène à ses côtés . . . "Excusez-moi, sire, dit Yseut. Je ne suis pas bien, j'ai la tête lourde: j'irai reposer dans ma chambre. Tout ce tapage me fatigue." Le roi la laisse partir. Elle descend de son siège et s'en va. Elle gagne sa chambre, la mine sombre. Elle gémit tristement sur son sort. Elle s'est assise sur son lit; elle se lamente intensément. "Hélas, dit-elle, quel malheur est le mien! J'ai le cœur las et suis désespérée." Elle ajoute aussitôt: "Brangien, ma sœur, j'ai envie de mourir. Je voudrais être morte, quand ma vie est si cruelle et si éprouvante. Où que j'aille, tout m'est hostile: oui, Brangien, je ne sais que faire; car il est arrivé au palais un fou qui porte la tonsure en croix. Maudit soit-il! Il m'a fait tant de mal. Oui, ce fou, ce bailleur de folles sornettes est un devin ou un enchanteur, car il me connaît très bien et n'ignore rien, chère compagne, de toute ma vie. Oui, Brangien, je me demande qui lui a confié des secrets que personne sinon Tristan, toi et moi ne sauraient connaître, car ces secrets ne concernent que nous. Ce truand, ma foi, n'a appris tout cela que par enchantement. On ne saurait faire un rapport plus exact des faits, et il n'a rien dit qui fût mensonge." »


Quand on considère les événements donnés dans cette folie on est surpris par leur grand nombre. Dans la première scène avec le Roi présent : l’épisode de Tantris, du Morholt, de la blessure, du bateau, du premier voyage vers l’Irlande, et de sa guérison ; le deuxième voyage vers l’Irlande où il est envoyé par Marc pour trouver la belle blonde ; l’épisode du dragon, de la tête et de la langue, du poison dans la langue et de la guérison ; le bain et l’épée ébréchée et donc la réelle identité de Tristan ; les parents qui confient Yseut et Brangien pour les amener à Marc ; le philtre. Dans la troisième scène avec la seule Yseult il commence par un argument de raison : « l’homme qui aime se souvient. », puis il enchaîne les événements : le sénéchal qui dénonce les amants à Marc ; le nain qui espionne les amants : la farine et le sang, puis le bannissement ; le chien Petitcru (sans mention du grelot) ; Yseut qui fut séduite par un harpeur et sauvée par Tristan ; le bannissement : les copeaux comme signal, les rencontres sous le pin, le nain qui surveille, le roi dans le pin ; l’épreuve judiciaire, Tristan porte Yseut dans ses bras et en tombant Yseut le prend entre ses cuisses, d’où le faux mensonge dans le serment ; dans la forêt, le chien Husdent, le fait qu’ils soient découverts par le roi et le nain, le gant contre le soleil, l’épée entre les amants ; Husdent à moment-là qui reconnaît Tristan ; l’épisode du verger et finalement l’anneau de toutes les reconnaissances.

On peut alors négliger l’erreur du souvenir partagé par Yseult et Brangien dans la chambre d’Yseult où l’erreur du philtre est attribuée à un jeune homme.


Quoique puisse en dire Jacques Horrent dans son article « La composition de la Folie Tristan de Berne [FB] » (In: Revue belge de philologie et d'histoire. Tome 25 fasc. 1-2, 1946. pp. 21-38. doi : 10.3406/rbph.1946.1733 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rbph_0035-0818_1946_num_25_1_1733) Il y a là un souci dramatique dans les réparties et surtout dans les deux moments où Tristan attaque l’assistance comme pour prouver sa folie. Il y a là le dramatique d’une possible mise en scène car cette scène est une mise en scène. Par contre dans la Folie de Berne il y a avait une construction dramatique mais de simple ordre psychologique dans le personnage de Tristan et son rapport à Yseult.

Il est exact aussi que la forme de la Folie d’Oxford est très largement plus élaborée que celle de la Folie de Berne. Mais pour apprécier cela il faut remonter dans le texte original et c’est bien là la qualité première de ce livre : il donne le texte original avec un petit corpus de variations, de notes et un glossaire réduit. Cela permet d’apprécier la poésie des deux folies.


Une dernière remarque est à faire sur ces deux folies. Elle concerne les ascendants de Tristan. Dans la Folie de Berne, Tristan déclare que son père est un morse et sa mère une baleine, que sa sœur est Brunehaut et qu’il propose de l’échanger contre Yseult. Dans la Folie d’Oxford Tristan déclare que sa mère est une baleine, que sa mère nourricière est une tigresse et qu’il propose d’échanger sa sœur non nommée contre Yseult.

Cet ouvrage ne nous dispense pas de lire des traductions mais il est assez surprenant parfois de voir le rendu aléatoire de la syntaxe ancienne en une syntaxe moderne qui me semble assez loin de la réalité du texte original. Le souci de l’élégance l’emporte sur celui de l’exactitude, d’où le caractère indispensable de cet ouvrage.


Dr Jacques COULARDEAU



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